Essais, Michel de Montaigne, 1580 - Extrait

Modifié par Mme_claire

Moi qui le plus souvent voyage pour mon plaisir, je ne me guide pas aussi mal. S’il fait laid à droite, je prends à gauche ; si je me trouve mal propre à monter à cheval, je m’arrête. Et, faisant ainsi, je ne vois rien, à la vérité, qui ne soit aussi plaisant et commode que ma maison… Il est vrai que je trouve la superfluité toujours superflue, et que je trouve de l’incommodité dans la délicatesse même et dans l’abondance. Ai-je laissé quelque chose à voir derrière moi ? J’y retourne : c’est toujours mon chemin. Je ne trace aucune ligne certaine, ni droite ni courbe. Ne trouvé-je point où je vais ce qu’on m’avait dit ? Comme il advient souvent que les jugements d’autrui ne s’accordent pas aux miens et que je les ai trouvés le plus souvent faux, je ne regrette pas ma peine : j’ai appris que ce qu’on disait n’y est point.

J’ai la complexion du corps libre, et le goût commun, autant qu’homme au monde : la diversité des façons d’une nation à une autre ne me touche que par le plaisir de la variété. Chaque usage a sa raison. Que ce soient assiettes d’étain, de bois, de terre, bouilli ou rôti, beurre ou huile, de noix ou d’olive, chaud ou froid, tout m’est un. Et tellement un qu’en vieillissant je me reproche cette généreuse faculté et que j’aurais besoin que la délicatesse et le choix arrêtassent l’immodération de mon appétit, et parfois soulageassent mon estomac. Quand j’ai été ailleurs qu’en France, et que, pour me faire courtoisie, on m’a demandé si je voulais être servi à la française, je m’en suis moqué, et je me suis toujours jeté aux tables les plus épaisses d’étrangers.

J’ai honte de voir nos compatriotes enivrés de cette sotte humeur de s’effaroucher des formes contraires aux leurs. Il leur semble être hors de leur élément dès qu’ils sont hors de leur village. Où qu’ils aillent, ils s’en tiennent à leurs façons, et abominent les étrangères. Retrouvent-ils un compatriote en Hongrie, ils festoient cette aventure : les voilà à se rallier et à se recoudre ensemble, à condamner tant de mœurs barbares qu’ils voient : eh ! Pourquoi non barbares, puisqu’elles ne sont françaises ? Encore sont-ce les plus avisés qui les ont reconnues pour en médire. La plupart ne prennent l’aller que pour le venir. Ils voyagent couverts et renfermés, avec une prudence taciturne et incommunicable, se défendant de la contagion d’un air inconnu.

Ce que je dis de ceux-là, me rappelle, dans un registre semblable, ce que j’ai parfois aperçu chez certains de nos jeunes courtisans. Ils ne tiennent qu’aux hommes de leur sorte, nous regardent comme gens de l’autre monde, avec dédain, ou pitié. Ôtez-leur les entretiens des mystères de la cour, ils sont hors de leur gibier. Aussi neufs pour nous et malhabiles que nous le sommes à leurs yeux. On dit bien vrai qu’un honnête homme, c’est un homme mêlé.

Au rebours, je voyage complétement lassé de nos façons, non pour chercher des Gascons en Sicile (j’en ai assez laissé au logis) : je cherche des Grecs plutôt, et des Persans ; j’aborde ceux-là, je les observe : c’est là où je me prête, et où je m’emploie. Et qui plus est, il me semble, que je n’ai rencontré guère de manières qui ne vaillent les nôtres.

Michel de Montaigne, Essais, Livre III, chapitre IX : « Sur la vanité », nouvelle édition établie par Bernard Combeaud, Robert Laffont, « Bouquins », 2019.

Source : https://lesmanuelslibres.region-academique-idf.fr
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